Meditation

La méditation entre dans l'entreprise

Jeudi 15 octobre 2015 – Paris – conférence publique

Cette conférence était introduite par le moine bouddhiste Matthieu Ricard. Environ 300 personnes s’étaient déplacées, dont des décideurs d’entreprise, des coachs, des psychologues et des enseignants de méditation.

 

 

Le mal-être au travail trop souvent négligé

Aujourd’hui, seule une entreprise sur deux déclare se préoccuper du bien-être de ses salariés. Or de nombreuses études démontrent aujourd’hui le coût faramineux que générèrent les problèmes liés au stress en entreprise. En effet, de nos jours, 1 salarié sur 5 se déclare proche du burn-out et 83% des salariés se déclarent pessimistes quant à l’avenir1. De plus, D’autres études relèvent les mêmes tendances en Europe. Le stress est à l’origine de 50 à 60% de l’absentéisme au travail en Europe. C’est le deuxième problème de santé le plus important après le mal de dos2. 13,6% de la population qui exerçait une activité en 2007 jugeait son travail très ou extrêmement stressant3 . Le stress, la dépression et l’anxiété ont entrainé la perte de 13,5 millions de journées de travail en Grande‐Bretagne en 2007/20084 et le coût pour les entreprises britanniques aurait été de 1 800£ (près de 2 500€) par an et par salarié en 20075 . Alors pour certains, et suite à de nombreuses études scientifiques montrant ses bienfaits, la méditation de pleine présence – mindfulness, commence à apparaître comme une solution envisageable de réduction de ce mal-être et par conséquent de son coût.

 

La vie de bureau

À l’instar de ce qui se fait depuis quelques années aux États-Unis, les pratiques contemplatives sont accueillies par un nombre croissant d’entreprises en France et il faut bien sûr s’en réjouir à un moment où la connexion permanente via les outils digitaux laisse de moins en moins de moments de respiration et de retour à l’essentiel.

Mais ces pratiques sont encore trop souvent présentées aux dirigeants comme des outils pour être moins stressé, plus concentré et plus efficace. Sont alors oubliées plu-sieurs dimensions essentielles de ces pratiques, tout aussi riches pour l’entreprise et pour les hommes et femmes qui y travaillent : la possibilité de trouver plus de justesse dans la prise de décision, une connaissance de soi plus fine, et le développement de la capacité à mieux « prendre soin » des collègues et collaborateurs de façon bienveillante.

Un oubli dommageable dans le contexte de l’entreprise

Cette dernière dimension en particulier est cruciale pour l’harmonie collective au travail et l’épanouissement de chacun. Cet oubli de l’entraînement à la bienveillance vient notamment du fait que le pari est trop souvent fait, même parmi les professionnels de la pleine conscience, que la capacité à « prendre soin » des autres se développe naturellement avec la pratique de la pleine conscience.

Lorsqu’il y a plus de 35 ans, Jon Kabat-Zinn fonda, en milieu hospitalier, pratique la réduction du stress par la pleine conscience (Mindfulness-Based Stress Reduction ou MBSR), il intervenait auprès de patients en souffrance et d’un personnel hospitalier vulnérable au burn-out. Du fait qu’elle visait à diminuer ces souffrances, cette intervention intégrait naturellement des composantes de soin, de bienveillance et de com-passion. Correctement enseignés par une personne bienveillante, les stages de huit semaines de réduction du stress par la pleine conscience – pleine présence, favorisent donc l’ouverture à l’autre et ont apporté d’immenses bienfaits partout dans le monde.

Toutefois, transposé dans le contexte très différent de l’entreprise, il est loin d’être certain que l’exercice de la pleine conscience – pleine présence amène, de surcroît, une bienveillance accrue à l’égard des collègues et collaborateurs. Afin d’éviter tout malentendu et toute déviation regrettable, Matthieu Ricard plaide donc pour intégrer explicitement, dès le départ, l’entraînement à la bienveillance dans l’exercice de la pleine conscience. C’est pourquoi il propose de parler systématiquement de « pleine présence ouverte et bienveillante. »

Les recherches de Richard Davidson à l’université de Madison au Wisconsin et d’Antoine Lutz aujourd’hui à l’INSERM à Lyon ont montré qu’entraîner son esprit à la bienveillance entraîne des changements fonctionnels et structuraux dans le cerveau et dans les manières d’être. Les travaux en cours de Tania Singer, à l’Institut Max Planck de Leipzig, indiquent que la pratique de la pleine présence ne suffit pas, à elle seule, pour augmenter les comportements pro-sociaux, tandis que la pratique de la bienveillance les augmente de manière spectaculaire.

Le pari d’entreprises pionnières

En intégrant la pratique de la pleine conscience-pleine présence bienveillante dans son ADN, l’entreprise renforce ses chances de créer des liens humains forts et harmonieux. Certaines entreprises comme Sodexo ou la MAIF l’ont bien compris, en dé-ployant des initiatives de grande ampleur intégrant cette dimension et faisant appel à la mindfulness pour cultiver le bien-être, l’harmonie collective et la confiance. Même si ce n’est pas leur motivation première, elles savent d’ailleurs bien que ce sont des facteurs essentiels pour une performance durable.

Cependant, les décideurs qui militent pour l’introduction de ces pratiques dans leur entreprise ont à faire face à de nombreux doutes, obstacles et réserves. Tout d’abord, il faut souvent attendre qu’un des membres du comité exécutif de l’entreprise ou du groupe soit en situation de burn-out, pour que l’entreprise s’intéresse réellement au bien-être de ses salariés ; les problèmes dans les plus bas échelons étant souvent minimisés voire ignorés. Ensuite, beaucoup d’employeurs ne comprennent pas pourquoi ils devraient financer ces pratiques personnelles et restent encore dans un modèle de travail où le temps utile (c’est-à-dire temps où le salarié travaille effectivement à son poste ou sur ses projets) s’oppose au temps inutile (temps libre, de repos ou de pause), ne comprenant pas que dans un modèle économique basé sur le savoir, la compétence intellectuelle, la créativité et l’initiative personnelle, le temps « inutile » féconde le temps « utile ».

Il faut donc prendre le temps de convaincre les décideurs des coûts du stress au travail, des bienfaits de la méditation et surtout de la nécessité d’une réflexion profonde sur les rythmes de travail et les nouveaux modes d’engagement des salariés. Bref, la méditation au travail doit faire partie d’une réflexion globale de l’entreprise sur ces modes de management et sur son aménagement au sens large.

Cette réflexion peut alors engendrer un changement profond de la culture d’entreprise, comme ce fut le cas chez Unibail-Rodamco, entreprise de CAC40, leader mondial des centres commerciaux, dont les valeurs ont longtemps été basées sur l’esprit de conquête et d’agressivité en vue de gagner des parts de marché… Dans cette entreprise, l’introduction de séances de méditation au sein du comité exécutif d’abord, puis d’une large part de l’encadrement ensuite, ont permis de faire progresser l’esprit de coopération et de travail d’équipe, sans que cela ait d’impact sur la performance. « Pour convaincre la direction, il a fallu que j’explique que la pratique de la méditation allait permettre de former de Jedis, ironise Armelle Carminati-Rabasse, Directrice Générale des fonctions centrales ; des moines-chevaliers, à la fois capables de se battre plus efficacement, mais aussi avec une dimension bienveillante et ouverte aux autres. »

 

Un enjeu également sociétal

« L’enjeu n’est pas seulement individuel et collectif au sein des entreprises, rappelle Matthieu Ricard. Cet entraînement à la bienveillance est aussi la clef pour un engagement altruiste plus marqué des entreprises face aux défis sociaux et environnementaux actuels, notamment la perte de sens, la pauvreté extrême et la crise environnementale. Un engagement qui ne soit pas subi sous la pression du public ou de l’État, mais au contraire nourri par une détermination forte à inventer de nouvelles formes de business et de nouveaux produits et services répondant à ces enjeux. »

Les entreprises ne peuvent plus faire l’économie d’une réflexion profonde sur leur engagement global dans la société et donc des valeurs qu’elles défendent. La pleine présence est un formidable outil pour permettre cette réflexion et la mutation nécessaire qui peut s’en suivre. De plus en plus d’entrepreneurs, de managers, de cadres et d’employés l’ont compris. Espérons qu’il s’agit là d’une véritable vague de fond et pas seulement d’une tendance ou d’une mode. Le monde en a cruellement besoin.

Éric Le Gal

1 : Étude réalisée pour GREAT PLACE TO WORK® (2nde édition / étude de l’institut Think auprès de 1 000 salariés français interrogés en ligne du 7 au 14 octobre 2014, avec un échantillonnage représentatif selon la méthode des quotas / sexe, âge, profession, statut, secteur, taille et région).

2 : Source : RSE News / article « Le stress lié au travail »

3 : Source : Webster, Buckley, Psycholosocial working conditions in Britain in 2007, cité dans Kabat‐Zinn J., Au cœur de la tourmente, la pleine conscience, MBSR, la réduction du stress basée sur la pleine cons-cience, Bruxelles, De Boeck, 2009.

4 : Source : Health and Safety Executive, 2007/2008.

5 : Source : Government Business, The fine line pressure and stress.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau