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Pour une économie de non-violence

On le voit aujourd’hui, l’écologie classique butte sur les questions économiques. À chaque fois que des décisions importantes doivent être prises en vue de préserver la vie sur la planète, les questions économiques viennent interférer et la plupart du temps brouiller le débat, arrivant la plupart du temps à faire infléchir des décisions qui nous semblaient de bon sens en première instance. Depuis de nombreuses années, en tant qu’économiste et maintenant enseignant spirituel dans la tradition bouddhiste tibétaine, j’essaie de développer des actions et de mener le débat sur les sujets écologiques, économiques et spirituels. Dans le sillage de ce qui s’est fait pour le rapprochement de la spiritualité et de l’écologie, j’essaie d’opérer un rapprochement en apparence antinomique, entre l’économie et la spiritualité, dans le but d’envisager une économie plus spirituelle, grâce à la fois à des réflexions de fond sur le fonctionnement de l’économie au niveau global, et à la mise en exergue de solutions alternatives qui ont prouvé leur bien fondé et leur efficacité, dans la direction d’une recherche du bonheur véritable et de l’épanouissement dans la modération et l’intériorité.

 

Crise systémique : la faillite de l’économie

Depuis novembre 2008, malgré les mirages d’une reprise potentielle, nous connaissons une crise économique sans précédent tant par son ampleur que par ses répercussions. Cette crise, bien que soudaine au moment de son apparition, était latente depuis des années. Le développement de la spéculation, la crise environnementale, les déséquilibres Nord-Sud, les guerres pour les ressources naturelles et les désordres du travail étaient autant de signes précurseurs d’un déséquilibre majeur. Les économistes et les gouvernements expliquent que cette crise est liée à l’éclatement d’une bulle spéculative, et qu’en appliquant certains remèdes comme la compensation des pertes des établissements financiers et la relance par l’endettement, tout repartira comme avant. Les huit dernières années nous ont prouvé la faillite de ce mode de pensée.

Car il s’agit bien là d’une crise systémique globale, c’est-à-dire que c’est tout le système économique et financier actuel qui est en train de s’effondrer. Le monde qui débouchera de la zone de turbulences dans laquelle nous sommes en train d’entrer sera nécessairement différent de celui que nous avons connu jusqu’à présent. Cette zone de turbulences créera à n’en pas douter davantage de souffrances et de problèmes à chacun d’entre nous, à la société et à l’environnement et il ne tient qu’à nous de nous en rendre compte et d’agir pour trouver les solutions qui permettront d’atténuer les ravages de cette crise et de créer un monde d’après plus harmonieux et tourné vers le véritable développement humain.

L’éthique et l’économie

Les mécanismes économiques modernes sont devenus tellement complexes que même les spécialistes les plus chevronnés y perdent leur latin, ne sachant décrire les processus qui ont engendré la situation actuelle. Et s’il n’était pas besoin de chercher plus loin ? Cette complexité n’est-elle pas justement la source de ces problèmes ?

La spécialisation et le caractère non-éthique de l’économie moderne engendrent une coupure du réel.

Le problème finalement majeur de l’économie moderne est la spécialisation, c’est-à-dire qu’elle est devenue une science spécialisée, arithmétique, coupée des réalités de la nature humaine, et finalement de la nature au sens large. Cette spécialisation engendre une incapacité à comprendre les fondements majeurs de la nature humaine qui sous-tendent l’activité économique. Considérant que seules des causes et des conditions objectives peuvent mener à des résultats objectifs, ils ignorent délibérément les critères subjectifs qui entrent en ligne de compte dans le courant naturel, complexe et interconnecté des causes et conséquences. Le premier critère subjectif qu’ils omettent de prendre en compte est celui de l’éthique, considérant qu’elle n’est pas un facteur économique intervenant dans leurs processus – production et consommation, travail et rémunération, investissement et richesse, etc.

Cette non-prise en compte de l’éthique, rejetée dans les sujets annexes ou simplement ignorée des économistes orthodoxes, a des conséquences innombrables. Tous les moyens – y compris les moins avouables, comme la destruction de l’environnement, l’exploitation des plus pauvres, la concurrence déloyale, la spéculation, etc. – sont bons pour acquérir la richesse censée ensuite permettre le développement humain. Faute d’éthique, l’économie en oublie son but premier : l’épanouissement et le bien-être de la communauté, pour devenir un moyen d’enrichissement personnel et collectif. La richesse, la possession deviennent des fins en soi alors qu’ils n’étaient que des moyens.

De plus, la spécialisation et le caractère non-éthique de l’économie moderne engendrent une coupure du réel. En effet, la financiarisation, la dématérialisation sont même devenus des critères de mesure de l’avancée d’une économie. Plus une économie est basée sur les services, notamment financiers, plus cette économie est considérée comme avancée. Le problème est que se couper du réel engendre l’illusion, et ici c’est la croyance en une capacité de croissance illimitée des richesses, dans un contexte de ressources naturelles limitées. Le volume de transactions sur les marchés financiers est largement supérieur au volume des transactions du commerce mondial des biens et services tangibles. Cette richesse ainsi créée est purement fictive, car aucune valeur ajoutée n’est créée par le simple échange de devises et la simple intermédiation entre producteur et consommateur. Cette coupure du réel crée inévitablement des bulles spéculatives qui ne peuvent finalement qu’éclater – comme les bulles de savon, les bulles spéculatives, dès leur apparition, sont vouées à éclater.

L’économie moderne nous trompe sur les causes et conditions du bonheur humain.

Enfin, l’économie moderne nous trompe sur les causes et conditions du bonheur humain. Elle considère en effet que le bonheur est un état de satisfaction des besoins et des désirs humains. Une fois la satisfaction obtenue, le bonheur est accompli. L’économie méconnaît la structure même du fonctionnement humain. Les désirs humains sont illimités, et une fois qu’un désir est satisfait, un autre apparaît engendrant à nouveau le même processus. Mais l’économie ne méconnaît-elle pas sciemment la nature du désir humain ? En effet, si les désirs sont illimités, la consommation devient illimitée. La publicité nous pousse donc continuellement à chercher à satisfaire ces désirs, engendrant la surconsommation, le gaspi, l’utilisation irraisonnée des ressources naturelles, l’accroissement des déchets, etc.

On le voit bien, les causes de la crise actuelle ne sont pas conjoncturelles mais structurelles. C’est tout le système qui repose sur des fondations instables et fragiles ; bref, sur des illusions. La crise est plus grave qu’on nous le dit et seule une remise en cause totale de ces fonctionnements permettra de trouver une solution aux problèmes.

Une approche spirituelle de l’économie : du désordre à l’harmonie

Comme nous venons de le voir, l’ignorance et l’illusion sont à la racine des problèmes économiques actuels. Les traditions spirituelles, et notamment le bouddhisme nous proposent une voie vers la sagesse et l’harmonie. Il n’y a pas de fatalité humaine dans la situation actuelle. L’ignorance et l’illusion peuvent être éradiquées.

Pour cela, il nous faut comprendre à la fois que l’économie repose sur un processus de causes et de conséquences beaucoup plus vaste que les simples facteurs économiques quantitatifs, et comprendre que la recherche naturelle de l’harmonie ne peut passer que par la considération des facteurs éthiques dans les activités économiques.

Les causes et conditions économiques ont des répercussions autres que des résultats économiques. L’activité économique engendre des conséquences individuelles, sociales, politiques et environnementales. Ces conséquences sont aussi importantes que la seule croissance des richesses. L’économie doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, c’est-à-dire une science sociale en interdépendance avec tous les autres aspects de la vie humaine. L’économie est même certainement la science la plus inter-reliée avec les autres sciences telles que la psychologie, la sociologie ou l’écologie. L’économie doit redevenir une science holistique et un moyen de cherche du bien-être de la communauté en harmonie avec l’individu, la société et l’environnement.

Comprendre que ce n’est pas la fin qui justifie les moyens, mais bien les moyens qui engendrent la fin, nous oblige à remettre l’éthique au centre de la pensée économique.

L’éthique doit donc être un critère central dans l’étude et la définition des activités économiques. Un axiome répandu veut que « la fin justifie les moyens » : tant que la fin est juste, les moyens employés pour y parvenir peuvent être injustes, ou non éthique. Dans le cadre économique, les moyens non-éthiques – l’exploitation, la destruction des ressources naturelles, la guerre économique – sont justifiés par la fin : la construction d’une société plus riche, le développement ou le progrès. Mais en regardant de plus près le courant naturel des causes et conséquences, les moyens non-éthiques ne peuvent avoir pour conséquences que des déséquilibres, des désordres, de la souffrance et de la violence. Comprendre que ce n’est pas la fin qui justifie les moyens, mais bien les moyens qui engendrent la fin, nous oblige à remettre l’éthique au centre de la pensée économique.

La spiritualité – et particulièrement le bouddhisme – a toute sa place dans la définition de ce qu’est une économie de non-violence. Elle est à la fois une description ontologique et phénoménologique des lois naturelles (causalité, interdépendance, harmonie), un corpus de règles éthiques permettant de vivre en harmonie avec ces lois naturelles et une perspective rappelant à l’homme le sens de sa vie, c’est-à-dire la recherche du bien-être et de l’épanouissement durables.

Solutions pour un désordre global

Toutes les spiritualités authentiques mettent au centre des principes éthiques de vie de leurs pratiquants le principe de la simplicité volontaire, considérant l’appréciation comme une vertu et la consommation sans discernement comme une source de désordre tant individuel que collectif.

En conséquence, chacun devra considérer ses actes à l’aune de trois critères d’appréciation :

  • L’action juste : la modération, la simplicité volontaires ;
  • La conscience : la restauration des liaisons, les pratiques méditatives, l’art ;
  • La sagesse, la connaissance : la dissipation des illusions, la compréhension des interconnexions, l’appréciation des causes et de leurs fruits.

Si nous nous remettons à considérer qu’une des causes principale de notre mal-être réside dans la perte de contact avec le réel et l’environnement, il est évident que nous devrons nous frotter le plus concrètement possible à toutes les « déconnexions » et autres « intermédiations » qui obscurcissent notre vision des choses et nous aliènent. Identifier, prendre conscience, démonter, proposer une solution : tels sont les objectifs.

Il s’agira d’agir dans le concret : en premier se former, se doter d’outils pratiques pour retrouver suffisamment d’autonomie et de liberté d’action dans la vie de tous les jours et dans tous les domaines, pour pouvoir mener une vie pleinement consciente. Les chantiers à ouvrir sont nombreux, car ce qui a été déformé dans nos vies doit être reformé, avant, peut-être, d’être réformé ! Apprendre à retrouver son autonomie de décision, apprendre à décoder la publicité ou le discours politique, identifier et évaluer ses vrais besoins. Apprendre à utiliser son argent, à simplifier sa vie, à évaluer clairement sa propre valeur, à éviter les produits inutiles ou nuisibles. Apprendre à réduire son empreinte environnementale, etc.

Ces actions ne sont pas annexes à une pratique spirituelle ou méditative, et à la progression sur la voie, mais sont la base de l’intégration des enseignements au quotidien. Quelle libération pourrions-nous obtenir si nous restons prisonniers de comportements qui nous aliènent ? Quelle compréhension pouvons-nous développer si nous ne voyons pas ce qui nous enchaîne au quotidien au monde du désir ? Quelle harmonie intérieure pouvons-nous atteindre si nous nous comportons violemment envers le monde qui nous entoure, même inconsciemment, même indirectement ?

Éric Le Gal

société Paix économique

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